Après sept mois sans publication pour la newsletter Les Covins, difficile de reprendre avec une actualité légère. Mai 2026 ne s’y prête d’ailleurs pas : le secteur vins & spiritueux traverse simultanément une reconfiguration de sa distribution mondiale, une crise viticole française sans précédent, et une instabilité géopolitique tarifaire qui rend toute planification commerciale à moyen terme quasi-impossible. Voici les faits qui comptent vraiment, et pourquoi ils vont continuer à compter dans les mois qui viennent….
Le marché américain change de visage, et ce n’est pas une bonne nouvelle pour les exportateurs
La disparition de RNDC redistribue les cartes de la distribution US
C’est probablement l’événement le plus structurant du mois pour quiconque vend du vin ou des spiritueux aux États-Unis. Republic National Distributing Company (RNDC), qui était l’un des trois grands wholesalers (distributeurs) nationaux, a cédé la quasi-totalité de ses marchés en l’espace de quelques semaines : 11 États à Reyes Beverage Group, 17 marchés contrôle à Martignetti, les joint-ventures Kentucky et Indiana à Breakthru Beverage, New York à Manhattan Beer. Il ne reste à RNDC que l’Illinois, le Nouveau-Mexique et la Georgie.
Le résultat est immédiat : Southern Glazer’s couvre désormais 44 États américains. Le marché US, déjà réputé pour ses barrières à l’entrée, (surtout dernièrement) ressemble désormais à un duopole en formation. Pour les producteurs étrangers, cela signifie concrètement moins d’interlocuteurs, des négociations de référencement plus concentrées, et une dépendance accrue à deux acteurs qui ont chacun leurs priorités de portefeuille. Ce n’est pas une nouvelle conjoncturelle. C’est une nouvelle structurelle.
Les exportations françaises vers les USA : les chiffres officiels font mal
Les données publiées par le Ministère de l’Agriculture pour la période août–décembre 2025 sont sans appel : les exportations de vin français vers les États-Unis ont reculé de 29 % en volume et de 46 % en valeur. Premier marché à l’export du vin français, les États-Unis sont devenus un double mur:
- Tarifaire d’un côté avec les droits Trump,
- Monétaire de l’autre avec un dollar affaibli qui renchérit mécaniquement les produits européens d’environ 10 %.

Pour contextualiser l’ampleur du choc : les exportations américaines de vin sont passées sous le milliard de dollars pour la première fois depuis 2009. La New York Fed a par ailleurs estimé que près de 90 % du coût de ces tariffs a été supporté par les importateurs américains, et non par les producteurs étrangers et c’est l’exact inverse du discours politique de l’administration Trump, mais ne change rien à la douleur commerciale ressentie des deux côtés de l’Atlantique.
Une éclaircie inattendue sur le Scotch whisky
Dans ce contexte tarifaire difficile, une bonne nouvelle est venue d’un endroit improbable. À l’occasion de la visite d’État du Roi Charles III et de la Reine Camilla à Washington, Donald Trump a annoncé la suppression des droits de douane de 10 % sur le whisky écossais ainsi que la levée des restrictions sur les échanges de fûts entre le Kentucky et l’Écosse. La Scotch Whisky Association estimait les pertes hebdomadaires à 4 millions de livres sterling ces derniers mois.
Les analystes de Citi évaluent l’impact à une amélioration de 1 à 2 % du bénéfice par action de Diageo sur une base annualisée. Ce n’est pas anecdotique pour un groupe dont le titre cherchait un plancher depuis plusieurs trimestres et qui est en chute libre depuis un petit moment. Ce qui reste préoccupant, c’est la méthode : une décision commerciale majeure prise au détour d’une visite protocolaire, sans cadre ni garantie de permanence. L’industrie mondiale des vins et spiritueux ne peut pas sérieusement planifier ses achats de bouteilles, fûts et étiquettes dans cet environnement.
Pernod Ricard : un mois à oublier, sur tous les fronts
La fusion Brown-Forman a capoté et on sait maintenant pourquoi
Le 1er mai, Pernod Ricard et Brown-Forman ont officialisé l’arrêt de leurs discussions autour d’une fusion qui aurait créé un concurrent de 25 milliards de livres à Diageo. Ce qui n’était pas encore clair, c’est la raison réelle de l’échec. Des sources proches des deux groupes révèlent que le désaccord n’était pas sur le prix (les parties n’en étaient pas loin) mais sur la gouvernance. La famille Brown, qui contrôle 80 % des droits de vote chez Brown-Forman, souhaitait un poids supérieur à celui de la famille Ricard (21 % chez Pernod) dans l’entité combinée. Aucune des deux familles n’a cédé.
Sazerac reste en embuscade avec une offre cash non officielle à environ 32 dollars par action, valorisant Brown-Forman à quelque 15 milliards de dollars. La famille Ricard, selon les mêmes sources, resterait ouverte à une réouverture des discussions si les Brown assouplissent leur position. Le dossier n’est donc pas fermé; il est en suspension.
En Inde, une enquête antitrust qui tombe au mauvais moment
La Competition Commission of India a ouvert le 10 mai une enquête formelle pour pratiques anticoncurrentielles. Le groupe est accusé d’avoir versé l’équivalent de 22 millions de dollars en garanties bancaires à des détaillants de New Delhi pour s’assurer un seuil minimum de 35 % de stocks Pernod en rayon… une pratique qui aurait permis à la marque de doubler sa part de marché à Delhi, de 15 % à 35 %. Pernod nie toute infraction.
Ce qui rend cette affaire particulièrement difficile à absorber pour le groupe, c’est qu’elle s’empile sur un contentieux fiscal fédéral de 250 millions de dollars, une enquête distincte liée au raid d’Hyderabad de décembre 2024, et un projet d’introduction en bourse de sa filiale indienne « en cours d’évaluation stratégique« . L’Inde était censée incarner le scénario de croissance prioritaire du groupe pour la décennie. Le calendrier ne pouvait pas être plus mal choisi.
La France restructure son vignoble… et ce n’est pas un détail
28 000 hectares en arrachage définitif : une amputation assumée
Le plan d’arrachage définitif 2026 est le plus massif de l’histoire viticole récente française. 5 823 dossiers déposés, 27 926 hectares concernés, 4 000 euros par hectare d’aide, 130 millions d’euros engagés par l’État. Soit 4 % du vignoble national qui disparaît de façon permanente. La Gironde concentre 28 % des surfaces demandées, suivie de l’Aude (16 %) et de l’Hérault (12 %).
Bordeaux a parallèlement créé un fonds foncier de 20 millions d’euros pour racheter les parcelles abandonnées et structurer le marché du foncier viticole girondin. Un signal clair que la région ne veut pas se retrouver avec des friches viticoles à gérer en plus d’une crise de surproduction. Ce n’est pas une cure de jouvence. C’est une restructuration chirurgicale, douloureuse, et probablement nécessaire pour que les régions concernées retrouvent un équilibre offre-demande dans les prochaines années. Probablement un effet de cycle aussi.
Le gel de 2026 en Champagne : deuxième pire bilan depuis 2003
Trois épisodes successifs de gel : les 15 mars, 27 mars et 2 avril ont frappé un vignoble champenois en avance végétative de 15 à 20 jours sur les normales saisonnières. (difficile à croire si vous lisez ces lignes fin mai sous 32°…
Résultat : 38 % des bourgeons gelés au 8 avril, selon le Comité Champagne, contre 45 % lors du funeste 2003. L’Aisne affiche entre 65 et 85 % de pertes, la Vallée de l’Ardre 65 %, la Côte des Bar entre 55 et 65 %.
Ce choc d’offre intervient au plus mauvais moment : les grandes maisons gèrent déjà des stocks tendus après deux années de ventes mondiales en recul, et Wine-Searcher décrivait ce mois-ci les ventes de Champagne comme relevant « more snakes than ladders« . La combinaison stocks serrés + récolte 2026 amputée va mécaniquement peser sur la stratégie d’allocation et de prix des maisons champenoises pour les deux ou trois prochaines années.
Trois signaux de fond à ne pas manquer
Le Scotch whisky réduit sa production pour la première fois depuis vingt ans
L’industrie du malt scotch whisky a pris la décision collective de réduire significativement sa production, revenant à des volumes inédits depuis plus d’une décennie. La raison : une surproduction structurelle face à une demande mondiale qui ne progresse plus. Les effets sont immédiats sur les filières agricoles écossaises avec des achats d’orge maltée en baisse. Mais à moyen terme, cette discipline devrait soutenir la valeur des stocks existants en limitant la disponibilité future. Une bonne nouvelle pour les détenteurs de fûts en warehousing, moins bonne pour les amateurs qui espéraient voir les prix des expressions d’âge se détendre.
« Buzzkill » : New York normalise le discours anti-alcool dans l’espace public
Le Département de Santé de New York City a lancé en mai une campagne d’affichage dans l’ensemble du réseau de métro, dans les bars et sur les réseaux sociaux, sous le nom « Buzzkill ». Message central : « même un verre par jour augmente le risque de cancer. » La campagne s’inscrit dans la continuité de l’advisory du Surgeon General de janvier 2025 et s’appuie sur une étude publiée ce mois-ci dans le Journal of Studies on Alcohol and Drugs.

New York a historiquement servi de laboratoire aux politiques de santé publique qui finissent par essaimer. L’industrie mondiale des boissons alcoolisées a intérêt à prendre ce signal au sérieux; pas parce qu’une campagne dans le métro new-yorkais va faire basculer les comportements du jour au lendemain, mais parce qu’elle traduit une normalisation progressive du discours santé-alcool qui va peser sur la réglementation et sur la communication sectorielle dans les années qui viennent.
Larrivet Haut-Brion lance « Pulse » : Bordeaux tente enfin la rupture générationnelle
C’est le signal le plus discret du mois, mais peut-être le plus intéressant sur le long terme. Château Larrivet Haut-Brion (Pessac-Léognan) lance Pulse : un assemblage Merlot 90 % / Cabernet Sauvignon 10 %, en bouteille allégée équipée d’une bandoulière, avec un QR code vers une playlist, conçu en collaboration avec des étudiants en design et vendu 18 euros.
Zéro jargon terroir, tout misé sur la mobilité, le partage et l’accessibilité culturelle.

C’est la première tentative vraiment documentée d’un grand cru bordelais de casser les codes de l’appellation par le design et l’usage plutôt que par le terroir et le millésime. Qu’on la juge audacieuse ou maladroite, elle mérite attention : si un domaine de Pessac-Léognan franchit ce pas, d’autres vont suivre!
Ce que tout ça dit du secteur en ce moment
Mai 2026 confirme ce que beaucoup de professionnels du secteur ressentent depuis quelques trimestres sans toujours l’articuler clairement : nous ne sommes plus dans un cycle baissier classique dont il suffirait d’attendre la sortie. Le cabinet Azur Associates parlait ce mois-ci de « structural reset » pour décrire l’état du marché du vin mondial et le mot est juste. La distribution se concentre, le vignoble se réduit, les jeunes générations consomment différemment, et la géopolitique tarifaire rend toute visibilité à 12 mois très relative.
Ce que ça implique concrètement pour les professionnels du secteur : travailler sur la résilience des portefeuilles, diversifier les canaux, et être attentif aux signaux faibles; comme une bouteille bordelaise avec une bandoulière vendue 18 euros, qui en dit peut-être plus long sur l’avenir de la filière que bien des rapports de tendances.
Cet article est la version longue de la newsletter Les Covins de mai 2026. Pour recevoir la prochaine édition directement dans votre boîte mail, abonnez-vous sur Substack.
Je m’appelle Guillaume, je travaille dans le du secteur vins & spiritueux. Les Covins est une newsletter indépendante de veille mensuelle destinée aux professionnels de la filière et/ou aux curieux qui s’intéresse à ce secteur.
Cheers !
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